La lutte des classes vineuses en deux dégustations

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Camarades, bien le bonjour

Attention, pensée subtile: le monde de la viniculture ressemble étrangement au monde tout court. On y croise de pauvres hères au seuil de la mendicité, une classe moyenne d’artisans laborieux, et quelques gros bonnets pleins aux as. Qui ne crottent pas souvent leurs mocassins à glands dans les vignes boueuses.
Si vous avez aimé la lutte des classes, ne ratez pas la lutte des caves.
Tiens, deux dégustations récentes pour illustrer ce propos brillant.

Scène n°1. Verticale d’une giga prestigieuse propriété bordelaise (initiales HB, comme les crayons à papier, comme Harry Botter, le betit magicien) dans un palace genevois. Votre scribouillard s’est retrouvé là un peu par hasard. Et il remercie Saint-Bacchus de pouvoir enfin humer ces vins de légende, dont chaque bouteille vaut à peine moins que le PNB du Congo.
Assistance en costard. Conférencier aimable, au baratin sévèrement marketté. Allez hop, on renifle nos verres. Ça sent un peu l’écurie. Mais d’autres choses aussi. En bouche, c’est balèze, enfin pas tous les millésimes. Plutôt élégant, enfin pas tous les millésimes. Trop chaud. Notre voisin de dégustation, un jeune col blanc au sourire carnassier et au pouvoir d’achat apparent, tapote sur son I-Phone, en nous glissant des commentaires œnophiles vaguement sexistes. On hoche la tête, poliment. Avant de rerenifler nos verres. On ne pige pas. On cherche la grandeur, la majesté, la singularité qui explique la réputation et les tarifs himalayens pratiqués par la maison. On ne pige pas. On se sent tout couillon. On déprime même un brin.
Rideau.

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Scène n°2.

Verticale du Château de Roquenégade dans une cave genevoise. Roquenégade, belle propriété des Corbières nichée à un jet de grenache de Lagrasse, appartient depuis bientôt 20 ans à un Suisse exilé, Frédéric Juvet, robuste et pittoresque bonhomme aux tarifs singulièrement doux, aux manières simples et à la faconde torrentielle.
Il nous a débouché tous ses millésimes de Corbières, sans planquer les années difficiles, ni les trois dernières vendanges, encore en élevage. Il cause, il brasse de l’air avec ses mains, raconte ses doutes et ses angoisses, ses réussites et ses échecs. Son premier millésime, en 1991, improvisé à quelques jours des vendanges. Les années de grêle. Les années de fête. Sa région d'adoption. Son banquier. Les tâtonnements. Toute une philosophie du vin, doucement fermentée au fil des récoltes.
Les vins? Même vieux d’une douzaine d’années, ils gardent un fruit et un tonus rafraîchissants. Digestes. Epicés. Savoureux. Familiers. Le 91 rigole encore. Les 95 et 98, amples et joyeux avec leurs notes de girofle et leurs tannins terriens, pètent la forme. Et nous aussi, au sortir de la dégustation, tout jouasse d’avoir slurpé des vins sincères. D’avoir rencontré un vigneron avec de vrais morceaux d’humanité dedans.
Rideau.

Un peu simpliste et verbeuse la démonstration, non?
En tout cas, on a choisi notre camp.

Définitivement.

Amitiés

PS. La verticale (la seconde, la sympa) analysée d'une glotte savante. C'est à lire ici.

Commentaires

  • Au croisement tu as pris la bonne route !
    C'est bien
    R.B.

  • MERCI !!!
    Julien

  • Verticale : j'ai pas compris, c'est du jargon de cave ? Ca veut dire qu'il faut se tenir droit ?
    Bon sinon c'est bien, hein, toujours le bon rythme, en plus ça a du sens, c'est vachement bien non vraiment.

  • Ouf, Madame Rose est contente. Le bonnet d'âne nous va si mal.
    Une verticale, c'est une dégustation d'un même vin sur plusieurs millésimes. C'est du jargon, oui.
    Mon méat coule pas.

  • je pourrai venir te faire une horizontale du Château La Courtiade un de ces jours ?
    une dégustation horizontale, oeuf corse !
    excellente journée ;

  • Mais non c'est pas verbeux, c'est tout juste. Parce que le vin c'est ce qu'il y a dans la bouteille, mais pas seulement. Et ca tu le dis bien, tres bien meme.

  • Dis donc, des châteaux bordelais en HB, il y en a un sacré paquet.
    C'était l'Héglise-Blinet? Ou Houton-Bothschild? Ou Hanon-la-Baffelière peut-être?

  • Où ça un bonnet d'âne ? Je vous en prie, c'est à moi de compléter un lexique plutôt pauvre en jargon de buveur. La honte, pensez, tout le monde connaît le mot, ici.

  • Pas du tout, Robert! Il s'agit certainement de Haut-Barmuzet!

  • Cher Estebe, je n'ai pas eu la chance d'aller goûter du vin dans un palace mais j'ai eu un expérience qui ressemble à la vôtre, j'ai eu récemment l'occasion de goûter un vin bio et d'en parler avec le viticulteur qui m'a raconté sa démarche, les chevaux de traits, le foulage au pied, le refus du soufre, le refus de l'intellectualisme, le vin vivant.. Ses vins sont tellement atypiques qu'ils ne rentrent dans aucun AOC. D'ailleurs lui aussi il m'a parlé de son banquier... ;-)

  • Et qui était-ce, Eleonora, ce sublime laboureur post-moderne? Ils sont si rares, qu'on peut s'échanger les bons tuyaux.

  • Si c'est le HB auquel je pense (pas Heval Blanc, en tout cas), il a perdu une étoile dans le guide vert.... tu n'es pas seul Estèbe, courage!

  • La larme à l'oeil, une petite pensée émue. Pour des gens non classés en AOC (Marcel Richaud, non-côtes du rhône), des gens qui parlent de vin avec amour et passion de la terre. Même si parfois, certains Bordeaux ne sont pas dégueu, avouons le, je crois qu'on prend toujours plus de plaisir à boire le vin des gens qu'on aime. Merci Estèbe!

  • ca me rassure... je suis pas le seul a ne pas crocher sur ce HB ( c'est pas un pastaga ca?) relent d'écurie, vin trop chaud... bof bof....

    comme quoi on prend souvent plus de plaisir sans se ruiner... ;-)

  • La seconde c'est toujours le vrai démarrage et puis là, c'est théatral !! Alors comme on n'a pas le PNB du Congo en poche, on choisit aisément le parti des gens qui aiment vivre et qui se réjouissent de la simplicité et on trinque à votre santé...

  • Nous irons faire un petit tour très bientôt chez Frédéric Juvet en son Château
    de Roquenègade, goûter ses vins. Le Patrick du même nom, suisse et qui chante,
    est-il de la famille ? oui, je sais question idiote, mais elle m'empêche de
    dormir..

  • Ah, Estèbe, eussiez-vious fait 2 horizontales que votre méat eut coulé !

  • Merci, Philis

  • Vous avez aimé Frédéric que nous avons bien connu lorsqu'il était stagiaire à Château Giscours, je vous propose de venir en Margaux et de venir rencontrer Lucien Guillemet, le propriétaire de Château Boyd-Cantenac. Prenez rendez-vous il n'aime pas, ne pas bien recevoir. Vous rencontrerez un personnage du Médoc passionné, et que Frédéric connaît bien.

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