18/05/2010

La Tâche sur la table d’à côté


Bien le coucou

wine-main.jpg

L’autre jour, nous déjeunions dans un bistrot avec M’Zelle Sonson et Mister Oliver. Un bistrot fort recommandable, canaille comme on dit, où rillettes et quenelles se font maison, à l’aube, à l’heure où bon nombre de cuistots arpentent les linéaires de plats sous vide dans les supérettes de gros.

Bref, nous allions attaquer un jambon à l’os sauce madère, quand un minuscule machin nous accrocha la face externe droite de la rétine de gauche. Qu’était-ce? Petit coup d’œil panoramique. Rien.  Si ce n’est… ah, oui : une étiquette de vin. Un vin qu’un serveur versait dans une carafe à la table à côté. Et sur l’étiquette, il y avait marqué «La Tâche» 2006. Pour ceux que cette référence laisse de glace, précisons que La Tâche n’est autre que l’un des deux monopoles du Domaine de La Romanée–Conti, Côte de Nuits, Bourgogne, France d’en haut un peu à gauche sur la carte.

Soit l’un des vins les plus prestigieux, rares et chers du monde.
Une légende bachique. Un mythe vinique. Un truc de ouf plein aux as.

Vive-le-loup-de-Tex-Avery.jpgEvidemment, l’apparition nous laissa sans voix. Là, juste à côté, à portée de glotte, scintillait un breuvage d’anthologie que jamais encore nous n’avions ne serait-ce que humé de loin. Une fois nos esprits recouverts, on se renseigna en catimini sur le prix de la chose. Qui s’avéra un peu moins élevé que la moitié de notre salaire mensuel. Saloperie.
Soudain, le trio qui avait commandé la précieuse bouteille se leva comme un seul homme pour aller fumer une clope dehors. Sans avoir bu une goutte de ladite bombe. Emotion.

On hésita à bricoler illico une paille télescopique pour slurper une lampée du nectar des stars sans quitter notre place
On hésita à jaillir, à rafler la carafe, et à s’enfermer presto dans les toilettes pour siffler La Tâche en Suisse, jusqu’à l’intervention de la police et des pompiers.
On hésita à échanger notre pichet de Côte du Rhône contre le flacon royal, ni vu ni connu, paf paf j’t’embrouille, nyark.
On hésita, on hésita. Et les voisins revinrent, papotant business. Sans un regard sur leur investissement, qui rougeoyait sur un coin de la table.

Le café bu, il fallut payer l’addition et déguerpir. On s’exécuta, en pestant contre notre lâcheté. Notre honnêteté. Notre stupide concupiscence.

N’aurions nous pu, simplement, demander aux nantis d’à côté de goûter un demi-verre de leur divin Bourgogne? Cela ne coûtait rien. Et ça aurait pu marcher.

Alors, c’est qui la grosse Tâche?

Tchou !